Chanoine d’honneur de Saint-Jean de Latran

Notre nouveau président de la République, Emmanuel Macron, va-t-il accepter le titre de chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean de Latran, à Rome ?  Si la plupart de ses prédécesseurs l’ont fait, il n’y est pas obligé. Soyez rassurés cependant: il n’y a aucune obligation de résidence ni de service effectif. 

L’ecclesia mater

Le Souverain pontife dispose de deux sièges pour l’exercice de ses deux magistères : la basilique Saint-Pierre de Rome en qualité de titulaire du Saint-Siège et la basilique Saint-Jean-de-Latran en qualité d’évêque de Rome. La plus ancienne basilique de la Chrétienté est ainsi sa cathédrale épiscopale. Et la France y reçoit des honneurs particuliers.

Première fondation chrétienne, Saint-Jean de Latran est considérée comme la mère de toutes les églises de la chrétienté : « ecclesia mater et caput ». La construction de la première basilique Saint-Pierre, dite « basilique constantinienne », sera entreprise seulement dix ans plus tard.

Elle doit son nom à la riche famille romaine de l’empire, les Laterani, qui a fait don du domaine sur lequel elle a été construite. Avec le palais du Latran attenant, qui abrite les services de l’évêché de Rome, elle a été édifiée sur décision de l’empereur Constantin entre 313 et 320, sur l’emplacement de la demeure que Constantin avait offerte au pape Melchiade. 313 est justement l’année de l’édit de Milan par lequel l’empereur prit la décision de mettre un terme aux persécutions envers les Chrétiens et affirma la liberté de culte dans l’Empire.

Les honneurs liturgiques rendus à la France à Saint-Jean de Latran

A l’origine, Henri IV

Depuis Henri IV, le jour de la sainte Luce, le 13 décembre, une messe dédiée à la France y est célébrée.

En effet, le chapitre de Saint-Jean-de-Latran a été étroitement lié aux négociations menées avec Henri de Navarre et qui le conduisirent à abjurer le protestantisme en échange de la reconnaissance de ses droits au trône de France ainsi que de l’absolution du pape Clément VIII. Cette dernière ne fut pas facile obtenir. Il fallut notamment en convaincre le pape, contre l’avis de sa cour qui ne croyait pas en la sincérité d’Henri et contre les intrigues de l’Espagne. Finalement, le 17 septembre 1595, l’abbé Dossat, ambassadeur du roi auprès du Saint-Siège, prononça en son nom la formule d’abjuration et reçut pour lui l’absolution. Le chapitre de Saint-Jean-de-Latran avait particulièrement aidé l’ambassadeur dans ces démarches délicates.

Pour l’en remercier, Henri IV fit une donation considérable à la basilique qui assura à celle-ci des revenus importants. Le brevet accordant la donation est daté du 22 septembre 1604. C’est depuis ce temps qu’à la Sainte-Luce, le 13 décembre, jour anniversaire de la naissance d’Henri IV, une messe solennelle est célébrée en l’honneur et … pour le bonheur de la France : pro felice gallicae nationis. C’est aussi depuis ce temps que le chef d’Etat de la France est « chanoine d’honneur » de Saint-Jean de Latran[1].

La continuité

La donation fut renouvelée par Louis XV en 1729. Le roi offrit au chapitre de Saint-Jean-de-Latran les revenus de deux des cinq prieurés qui dépendaient alors de la très riche abbaye de Clairac, près d’Agen, dans la vallée du Lot[2]. Le chapitre, reconnaissant, fit élever en l’honneur du roi un monument fait de marbre, de bronze doré et de lapis-lazuli sur lequel apparaît en médaillon un buste de Louis XV. Erigée dans la sacristie au-dessus de la porte donnant accès à la chapelle Sainte Anne, l’œuvre fut confiée au sculpteur Agostino Corsini qui l’acheva en 1733.

En raison de la Révolution, une interruption est intervenue dans la donation et par suite dans la célébration de la messe en l’honneur de la nation française, jusqu’à ce que Napoléon III réactive totalement la donation au chapitre de Saint-Jean-de-Latran. Pour remercier l’empereur de sa générosité, le chapitre de la basilique décida de modifier le jour de célébration de la messe en l’honneur de la France pour la placer le 20 avril, jour anniversaire de la naissance de l’Empereur.

Avec la IIIe République, en 1927 on est revenu définitivement à la célébration de la messe à la France le jour de la Sainte-Luce, grâce à l’action de l’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, M. Doulcet[3]. Cette tradition perdure depuis lors. Chaque année, à l’issue de cet office, il est de tradition que le cardinal archiprêtre de la basilique et le chapitre adressent une lettre au président de la République, à laquelle il va de soi que ce dernier répond.

Les visites présidentielles à Saint-Jean de Latran

Il est également de tradition que le président de la République française se rende à Saint-Jean-de-Latran lors de sa visite au Saint-Siège, afin de prendre possession ou de manifester son canonicat. Mais ce n’est pas une obligation. Il peut ne pas accepter le titre. Cela n’empêchera pas la France de recevoir les honneurs liturgiques qui lui sont rendus en la basilique à la Sainte Luce. S’il l’accepte, il y sera également représenté à titre permanent par un chanoine français. La France est ainsi comme la gardienne de la cathédrale du pape.

Cette tradition exprime de toute façon une présence forte de la France dans la « ville éternelle », qu’illustre en outre la présence des quatre églises françaises de Rome et l’ensemble conventuel de la Trinité des Monts, regroupés sous l’égide de la plus ancienne fondation française, les Pieux Etablissements de France à Rome et à Lorette[4], plus familièrement « les Pieux », placée elle-même sous la tutelle de l’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège[5].

Pour ne considérer que les présidents de la Ve République, le général de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy s’y sont rendus pour honorer cette tradition et accepter le titre. Lors de sa visite d’Etat au Saint-Siège, le président Chirac fit à Saint-Jean de Latran, le 20 janvier 1996, un discours marquant. Le président Sarkozy fit de même lors de sa visite d’Etat, le 20 décembre 2007 : « En me rendant ce soir à Saint-Jean de Latran, en acceptant le titre de chanoine d’honneur de cette basilique […] j’assume pleinement le passé de la France […] ».

Très attaché pour ma part à la laïcité de l’Etat, je n’en trouve pas moins du charme à ces traditions et nous verrons dans un article à venir les belles institutions laïques que la France possède aussi dans Rome : Villa Médicis, Ecole française de Rome et sa bibliothèque, Lycée Chateaubriand…


[1] Un chanoine est un clerc attaché au service d’une église.

[2] Cette abbaye qui avait été sensible aux thèses des Réformés (Calvin y prêcha en 1534), était extrêmement dynamique et florissante, entraînant avec elle le développement de la ville du même nom. C’est notamment dans les terres de l’abbaye que furent plantés en 1556, cinq ans avant jean Nicot, les premiers plans de tabac rapportés du Brésil par le moine André Thevet. C’est de même en ces terres que furent cueillies les premières prunes d’ente à partir de plans de pruniers rapportés d’Orient par un moine, variété à partir de laquelle est aujourd’hui produit le pruneau d’Agen.

[3] Voir Maurice Vérillon, Adolphe Chauvin, Adrien Gouteyron, Rapport d’information du Sénat […] sur la situation de l’Ecole française, de l’Académie de France et des Pieux établissement de France à Rome, n° 353, enregistré à la présidence du Sénat le 24 août 1981, p. 37.

[4] L’une de ces quatre églises, Saint-Claude des Francs-Comtois et Bourguignons, ne relève pas juridiquement des Pieux.

[5] Pour une présentation historique et juridique détaillée sur le sujet, voir Jean-Paul Pancracio, Dictionnaire de la Diplomatie, Paris, Dalloz, 2006, pp. 462-465.

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