Covid-19: responsabilité chinoise et manquements de l’OMS

Comme le dit avec réalisme notre collègue historien Stéphane Audoin-Rouzeau de l’EHESS, « nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois »[1]. Car il n’est pas interdit ni absurde de penser que l’on est désormais au bord d’un effondrement aux conséquences imprévisibles et sur lequel aucun gouvernement n’aura véritablement de maîtrise. Et quand bien même échapperions-nous au collapse, plus le déconfinement sera progressif, long et discriminatoire, plus la route que nous aurons devant nous s’ouvrira sur un horizon chaotique. N’oublions pas que ce sera aussi le temps des canicules.

Au prétexte de ne pas stigmatiser la Chine (d’ailleurs ce serait bien que l’on redonne à ce terme son sens originel[2]), il y a eu ces dernières semaines un assez lourd silence de la presse mais bien sûr également de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), sur la chronologie des événements qui ont engendré cette crise sanitaire mondiale d’ampleur inédite. Rendons toutefois hommage au journal Le Monde du 7 avril[3] puis du 9 avril d’avoir publié deux articles mettant en cause les dissimulations opérées par la Chine, aidée de l’OMS.

Nous aurions en effet grand tort d’oublier la genèse de cette crise ravageuse car elle nous indique clairement ce dont nous devrons nous méfier pour l’avenir et nous dit que, au-delà de l’omertà actuelle des États (il semble que nous ayons besoin des masques et molécules produits en Chine), il y a bel et bien des responsabilités qui ont été prises à l’origine, sciemment, et qui ont concouru à la propagation mondiale de l’épidémie.

1 – Les dissimulations et mensonges de la Chine

Pour s’en assurer, la chronologie des événements parle d’elle-même :

  • 17 novembre 2019 : premier cas identifié de pneumonie virale issu du marché d’animaux vivants de Huanan (Wuhan).
  • 8 décembre : premier malade officiellement reconnu par la Chine.
  • 17 décembre : à partir de ce jour, plus de dix personnes sont infectées chaque jour en Chine
  • 31 décembre : 366 cas officiellement confirmés (381 le lendemain) mais certainement très loin de la réalité ; alerte épidémique lancée auprès de l’OMS par la Chine sur l’existence d’un nouveau Coronavirus SRAS.
  • 1er janvier 2020 : certitude acquise par des médecins de Wuhan que le virus se transmet entre humains.
  • Du 1er au 15 janvier : les médecins chinois de Wuhan sont interdits d’expression par le parti communiste.
  • 3 janvier : le médecin lanceur d’alerte, le docteur Li Wenliang, doit rédiger son autocritique à la demande la police. Il tombe malade le 10 janvier et meurt le 7 février.
  • 11 janvier : il n’y a que 41 cas déclarés par la Chine, bien en-dessous de la réalité.
  • 13 janvier : premier cas extérieur signalé en Thaïlande.
  • 15 janvier : la commission nationale de la santé annonce à la télévision que le risque de transmission du virus entre humains est faible.
  • 23 janvier : mise en œuvre du confinement intégral de la ville de Wuhan. Cinq millions de personnes ont eu le temps de quitter la ville depuis son annonce et de se répandre dans les autres provinces, de même qu’à l’étranger.

Les autorités chinoises continuent aujourd’hui d’annoncer un bilan de 3200 morts, contre toute évidence. Des sources indépendantes tablent au contraire sur un nombre plus vraisemblable de 60.000 décès directement dus au coronavirus.

Après avoir alerté la population chinoise sur la catastrophe sanitaire dans leur pays, Ai Fen, Chen Qiushi et Fang Bin, trois lanceurs d’alerte, sont toujours portés disparus à ce jour.

2 – L’OMS

Tout permet de penser que le directeur général de l’OMS connaissait la réalité des faits bien avant cette date du 31 décembre 2019. Mais même après, tout comme les autorités chinoises au cours des trois premières semaines de janvier, il va temporiser.

Parce que l’activisme de la Chine au sein de l’OMS est manifeste. Il s’est illustré sous diverses formes au cours des dernières années, malheureusement relayé avec complaisance par le directeur général de l’Organisation, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus. Le problème est que l’OMS est une organisation universelle, institution spécialisée des Nations Unies, qui a statutairement un devoir d’indépendance au regard de ses États membres, essentiel pour lui permettre d’accomplir sa mission. Il est vrai que la Chine a pesé de tout son poids dans la nomination de M. Ghebreyesus à la tête de l’Organisation, en mai 2017[4]. Ancien ministre ministre de la santé d’Ethiopie, il est issu politiquement du Front de Libération du Peuple du Tigray, organisation communiste dont il s’est servi pour financer sa campagne en vue de son élection à la tête de l’OMS. La Chine et lui étaient faits pour s’entendre.

On mentionnera ici deux exemples de la soumission dont l’OMS a fait preuve envers la Chine, par la voix de son directeur général.

  • Dans une allocution prononcée le 18 août 2017 à Pékin, celui-ci a effaré les observateurs en reprenant avec obséquiosité, un à un, les concepts, les formules doctrinales élaborés par le PCC. Il pensait littéralement chinois[5].
  • Il a clairement cédé aux pressions exercées sur l’OMS par la Chine en novembre-décembre 2019, au début de l’épidémie de coronavirus, en vue de dissimuler au monde son existence et son développement mortifère. Cela a tout simplement fait perdre un temps précieux mais a aussi laissé le temps aux porteurs du virus – nationaux chinois ou étrangers de passage – de se répandre à travers le monde. L’Italie, entre autres, en a été directement victime. Début février 2020, il recommandait aux États, contre toute évidence, de ne pas prendre de mesures de restriction sur les déplacements internationaux aériens ou maritimes, contribuant encore à propager le virus.
  • Enfin, l’épidémie s’étant répandue, il n’a eu de cesse de remercier la Chine pour sa « transparence » vis-à-vis du reste du monde, parce que les médecins chinois faisaient part de leurs analyses sur les caractéristiques du virus et les symptômes de la maladie, ce qui était bien le moins que leur pays puisse faire.

Assemblée de l’OMS

C’est ici l’occasion d’en appeler à l’indépendance et à une vraie autonomie des organisations internationales, élément essentiel de leur statut de personnes morales de droit international, sans lesquelles elles sont tout simplement inutiles.  On se rappellera au passage, le sort qu’a fait subir la Chine au secrétaire général d’Interpol quelque mois auparavant[6]. La moindre des choses que l’on puisse demander à M. Ghebreyesus serait de partir. Cela ne déstabiliserait pas outre mesure l’institution, qui est capable de fonctionner sans lui, même en période de pandémie. Elle n’en serait que plus crédible. En restant, il a exposé en outre son organisation à une lourde sanction, dont il était prévenu : le président Donald Trump a annoncé ce mardi 14 avril la suspension de la contribution des États-Unis, la plus importante : 400 millions de dollars.

Quant à la Chine, elle est bien le pays du masque, en effet !  Ouvrons les yeux sur le cynisme et le mensonge permanents par lesquels elle entend désormais dicter sa loi, n’hésitant pas à se présenter comme un modèle d’efficacité et d’humanisme dont le monde devrait s’inspirer. Un monde nouveau va naître ? Profitons-en !

[1] Stéphane Audoin-Rouzeau, interview mené par Joseph Confavreux, Mediapart, 12 avril 2020.

[2] Un stigmate est la marque qui reste à la suite d’une plaie.

[3] Frédéric Lemaître, « Entre dissimulations et lenteurs, l’échec du système d’alerte chinois », Le Monde, 7 avril 2020, p. 3 ; Sylvie Kauffmann, « Coronavirus : le moment chinois », Le Monde, 9 avril 2020, p. 26.

[4] Il a pris ses fonctions le 1er juillet 2017.

[5] Sylvie Kauffmann, « Coronavirus : le moment chinois », précité.

[6] Voir sur ce blog l’article que nous avons consacré à cette affaire.

Les commentaires sont fermés