Du sang au consulat

Le célèbre journaliste de nationalité saoudienne, Jamal Khashoggi, éditorialiste au Washington Post (il était exilé aux Etats-Unis depuis un an), est entré dans les locaux du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, pour y faire renouveler des papiers d’identité. Il avait pris rendez-vous à cet effet tout en prévenant sa fiancée du risque qu’il prenait et d’avertir les autorités turques s’il ne ressortait pas dans un délai normal. C’était le mardi 2 octobre. On ne l’a plus revu depuis.

Ce journaliste arabe réputé et respecté pour sa liberté de parole, connu dans le monde entier, n’était pas, c’est le moins que l’on puisse dire, en odeur de sainteté à Ryad.

Le même jour où il est entré au consulat, un groupe d’une quinzaine d’hommes venus d’Arabie saoudite dans deux jets privés y est également arrivé, aux heures mêmes où Jamal Khashoggi s’y trouvait et en est reparti quelques heures plus tard, pour l’aéroport.

Depuis, on est sans nouvelles de Khashoggi. Mais par la voie des autorités turques, qui disent avoir un faisceau de preuves de ce qu’elles avancent, Jamal Khashoggi aurait été séquestré, torturé et assassiné au sein même du consulat.

Les autorités turques ont transmis à l’ambassadeur d’Arabie Saoudite à Ankara la demande d’être autorisées à entrer dans les locaux du consulat pour y mener leur enquête, comme le prescrit l’article 31, paragraphe 2 de la convention de Vienne sur les relations consulaires du 24 avril 1961. Un crime, même commis dans les locaux d’un consulat, que ce soit un assassinat ou un enlèvement, porte atteinte à l’ordre public et à la législation de l’Etat de résidence, ainsi qu’à sa souveraineté s’il est commis par des agents étrangers. Et le rejet d’une telle demande vaudrait aveu de culpabilité. C’est sans doute la raison pour laquelle, après plusieurs jours (de nettoyage intensif, peut-être… ?) l’ambassadeur saoudien a autorisé, mardi 9 octobre, la visite demandée.

A dire vrai, il y a peu de chances que des traces du forfait subsistent au sein du consulat. Il y a aussi peu de chances de pouvoir consulter la vidéo-surveillance des locaux qui aura sans doute disparu avec le commando. Il y a encore moins de chances d’y trouver Jamal Khashoggi en train de boire le thé avec le consul.

Pavillon de l’Arabie Saoudite

D’accord, d’accord… ce sont des présomptions. Mais il y a des présomptions tellement lourdes qu’elles ne font plus guère de différences avec un crime avéré.

La Turquie, autant pour elle-même au titre de sa souveraineté territoriale que pour la société internationale dans son ensemble, n’a pas intérêt à laisser passer une telle affaire sans réagir vigoureusement. Le droit international lui en donne les moyens si elle veut et ose les prendre. Et ces moyens concernent la personne même du consul, maître de ce qui se passe dans ses locaux. L’article 41 de la convention de 1963 stipule en effet en son paragraphe 1 que les fonctionnaires consulaires, ce qui inclut le consul, peuvent être « mis en état d’arrestation ou de détention préventive […] en cas de crime grave et à la suite d’une décision de l’autorité judiciaire compétente ». Les consuls en effet ne sont pas des agents diplomatiques et ne bénéficient pas de la même inviolabilité que ces derniers. Ce sont des représentants administratifs de l’Etat d’envoi.

Quant au président des Etats-Unis, Donald Trump, il temporise, bien gêné par les liens qu’il s’est employé à tisser avec le régime du roi Salmane d’Arabie. Le Washington Post affirme en outre ce 10 octobre que les services de renseignements américains étaient informés d’un projet de capture de Jamal Khashoggi. Cela dit, ils ne pouvaient pas empêcher l’intéressé de se rendre à son consulat.

Pour autant, les Etats-Unis ne sont pas les seuls à être, pour l’heure, relativement silencieux dans cette affaire. On va attendre des preuves matérielles du crime qui ne viendront jamais ou alors trop tard… et le pétrole est déjà assez cher.

 

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