L’avenir migratoire de l’Europe -1

L’Union européenne doit accepter cette réalité : celle d’une lourde pérennité des flux de migration trans-méditerranéens orientés dans sa direction: parce qu’elle est puissamment attractive et qu’il n’y a pas de meilleur endroit au monde pour vivre et réaliser son potentiel individuel. Nous verrons dans ce premier volet les causes profondes ce puissant mouvement et dans un second, à suivre, comment l’Union, en conformité avec ses valeurs, devrait selon nous l’aborder.

Prise dans sa globalité, et quelle que soit la perception individuelle qu’en ont ses citoyens, elle exerce une puissance d’attrait considérable pour les peuples en souffrance au sud. Elle offre tout ensemble : la paix, la sécurité, la démocratie, les libertés fondamentales, la protection sociale et de santé la plus élevée au monde et le développement économique.

Un cumul inédit des facteurs propices à la migration

Or dans les années qui viennent, trois grands facteurs de migrations massives agissant dans sa direction conjugueront leurs effets : le facteur sécuritaire de fuite de situations de violence endémiques frappant certains territoires ; le facteur économique engendré par la pauvreté monétaire et humaine ; la désertification et l’usure des sols accélérées par le changement climatique, facteur aggravant des deux premiers. Cela se passera principalement dans l’hinterland profond de la Méditerranée.

Mais il est bon de rappeler que la vague actuelle est la seconde migration de masse que connaît l’Union européenne en 25 ans. La première résultait du conflit entre les anciennes composantes de la fédération yougoslave intervenu dans la dernière décennie du XXe siècle. Certains Etats membres de l’Union européenne ou qui allaient le devenir quelques années plus tard ont alors accueilli entre 1991 et 1993 des dizaines de milliers de réfugiés dont beaucoup se sont installés de façon définitive dans le pays d’accueil. Cette hiérarchie des pays d’accueil présente certaines similitudes avec la situation actuelle : l’Allemagne (340 000) , la Suède (92 000), la Suisse (72 000), l’Autriche (70 000), la Hongrie (29 000) et… la Turquie (20 000)[1].

La question cruciale de l’hinterland méditerranéen

Notre regard doit gagner en profondeur

Les temps qui s’annoncent sont des temps où nous ne pourrons plus choisir qui entre et qui reste à la porte. D’ailleurs, avons-nous étés réellement en état de la faire jusqu’à présent ? Il nous faut donc mettre en œuvre une double politique, extrêmement active et dynamique, de développement humain : à l’extérieur, dans tout le voisinage méridional  – africain et proche oriental, mais aussi au sein de l’Union européenne elle-même en tant que politique de gestion à long terme des flux migratoires dans le respect du principe fondamental de dignité humaine.

En dépit de la gravité des crises qui ravagent la Syrie, l’Irak, la Libye, nous aurions tort de nous focaliser sur celles-ci.  Les grandes masses migratoires de l’avenir et qui, à leur tour, franchiront la Méditerranée, sont probablement ailleurs, plus en arrière dans le continent africain.

Cela signifie que dans le temps même où nous devons gérer la crise migratoire issue du Mashrek et du Moyen-Orient, dans ses causes comme dans ses effets, nous avons à anticiper sur des flux qui risquent d’être encore plus puissants dans l’avenir.

Le grand réservoir de l’Afrique sahélienne

C’est sans doute là, dans l’arrière-pays lointain de la Méditerranée, particulièrement dans l’immensité de l’Afrique sahélienne (Niger, Mali, Tchad) que se trouve le plus grand réservoir des migrations massives futures. Parce que tout y concourt : taux de fécondité élevé, démographie galopante, agriculture réduite à presque rien, chômage endémique, avec un taux de non-emploi considérable chez les jeunes, faiblesse chronique des Etats, avec comme facteur aggravant, la perspective du changement climatique venant y accroître les effets de tous ces éléments négatifs, au premier rang desquels les risques de famine et de malnutrition[2].

« Une démographie qui va dans le mur, une agriculture en panne, une misère rurale dramatique – moins de 0,5% d’accès  l’électricité -, pas de création d’emplois, une montée des tensions pour l’accès à la terre, à l’eau, aux pâturages, une aggravation des fractures ethniques et religieuses, la dissémination d’armes légères et une immense faiblesse des institutions publiques, qui fait que l’Etat est absent dès que l’on sort des villes[3]. »

Nous y ajouterons des rentrées fiscales réduites à leur plus simples expression compte tenu de la pauvreté de la population, une corruption endémique qui est le pire ennemi du développement et qui n’est pas faite pour attirer les soutiens financiers extérieurs, une délinquance organisée de plus en plus structurée qui pratique divers trafics dont ceux de la cocaïne et des migrants ; un islam radical qui est parvenu à s’implanter dont des groupes terroristes comme Boko Aram et Aqmi entre autres.

Une jeunesse en marche vers le nord

Natalité et pauvreté humaine

Dans la logique de ce qui précède, ajoutons que l’arrière-pays méditerranéen et plus spécialement l’espace sub-saharien comprend les pays disposant de l’Indice de Développement Humain (IDH) le plus faible : Yémen, Soudan, Mali (176e), Burkina Faso (181e), Niger (187e et dernier rang mondial), Erythrée (182e), Ethiopie (173e), etc. Cela se conjugue avec la puissance exceptionnelle de la natalité dans toute la zone. Pour ne prendre qu’un exemple, celui du Niger, le pays qui avait 3 millions d’habitants en 1960 au moment de son indépendance, en aura plus de 40 millions en 2035 et potentiellement 60 millions en 2050[4].

Dans cet avenir relativement proche, on peut considérer raisonnablement que ce sont des centaines de milliers de jeunes africains du Sahel et peut-être d’une Afrique plus méridionale encore qui tenteront le voyage vers l’Europe… une Europe qui devrait de façon urgente se construire une politique migratoire fondée sur une vision globale en l’intégrant pleinement dans une politique nouvelle d’aide au développement.

 Les flux migratoires repeuplent le Sahara

Déjà, à travers tout le Sahara, où les frontières des Etats sont particulièrement poreuses, les routes ancestrales des caravanes se reconstituent car les sont devenues des routes migratoires en direction du Maghreb, devenu lui-même un espace d’immigration. Un pays comme le Maroc en porte témoignage qui a vu le nombre de ses immigrants doubler en dix ans pour constituer désormais 10% de sa population. Et le phénomène se manifeste maintenant aussi sur l’Algérie, alors même que ce pays se refuse à assumer le rôle de pays d’accueil et rejette 100% des demandes d’accès au statut de réfugié.

Le résultat est que le Sahara n’a jamais été aussi peuplé et le Maghreb jamais aussi urbanisé[5]. Cette migration est principalement tendue vers l’Europe mais une partie, qui a renoncé à la traversée, reste sur place et s’installe non seulement dans les villes  du littoral maghrébin – Rabat, Alger, Oran, Tripoli – mais aussi celles de l’intérieur comme Tamanrasset ou Sebba[6]. Tamanrasset a aujourd’hui 100 000 habitants dont 50 000 migrants principalement originaires du Niger et du Mali[7]. Il faut dire aussi que l’Union européenne s’efforce de faire jouer aux Etats du Maghreb le rôle de rétention des migrants sahéliens et subsahariens.

 Une rive sud de la Méditerranée jeune et en manque d’emplois

Toute la rive sud de la Méditerranée ainsi que son hinterland sont remarquablement jeunes et c’est une situation qui tranche avec celle de l’Union européenne. Le pourcentage des moins de 25 ans se situe entre 40 et 50% de la population globale de la rive sud: il est ainsi de 53% en Syrie, de 42%  en Israël, 45% au Liban, 42% en Turquie. Le fait qu’en parallèle se produise actuellement une stabilisation du taux de fécondité à un niveau proche de celui des pays développés – entre 2 et 3% – dans une tendance multidécennale forte, ne jouera que dans les décennies futures pour ralentir le flux migratoire ayant sa source sur les rives sud et oriental de la Méditerranée.

Mais sans développement durable et énergique de ces pays, le manque d’emplois offerts à la jeunesse continuera de s’y faire sentir. La Banque Mondiale estimait en 2015 qu’il faudrait créer, rien que dans les trois pays du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie), 27 millions d’emplois d’ici 2020, ce qui nécessiterait un taux de croissance annuel de 5% ! On en est encore loin d’autant qu’ils sont eu aussi des pays d’accueil de migrants dont une partie s’y sédentarise. Et ce sont des pays relativement développés au regard de la situation actuelle de leur arrière-pays sahélien.


[1] Chiffres mentionnés par le UNHCR, cités par le site internet Bruxelles2, 26 février 2016. http://www.bruxelles2.eu

[2] Voir sur ce point, l’excellent ouvrage de Serge Michailof, Africanistan, Paris, Fayard, octobre 2015, 320 p.

[3] Serge Michailof, « Le Sahel est constitué d’une série de poudrières », Le Monde, 1er mai 2016, p. 13. Un entretien avec Cyril Bensimon.

[4] Ibid

[5] Voir Ali Bensaad (dir.), Le Maghreb à l’épreuve des migrations subsahariennes. Immigration sur émigration, Khartala éditions, 2009, pp. 8 et 187.

[6] Ibid., p. 8.

[7] Ibid, p. 20.

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