L’avenir migratoire de l’Europe – 2

Il est probable que le monde de 2050 ne sera pas celui de 2017, que les peuples de l’Union seront aussi un peu différents de ce qu’ils sont aujourd’hui, que les Etats quels qu’ils soient ne parviendront pas à sanctuariser leur territoire face à des flux de migration dans lesquels des hommes et des femmes joueront leur survie.

Une fois encore, dans ce vaste mouvement de contraction du monde, l’Europe est face à son histoire et à son destin : celui d’une terre d’humanité, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle doive accueillir l’intégralité des flux migratoires. Le présent article n’entend clairement pas s’inscrire dans une ligne de pensée « no-border ».

L’Union européenne doit assumer son attractivité

Nous devons avoir conscience à quel point nous sommes un archipel de paix, de prospérité et de liberté dans le monde. Très peu d’endroits du monde parviennent à cumuler ces trois qualités au niveau auquel l’Union les a portées.

Nous avons donc une vocation migratoire qu’il nous faut accepter ce qui ne nous interdit pas de la gérer car l’Union européenne ne pourra pas absorber sans sélectivité des flux massifs de migrants.

Elle doit donc de se doter d’une politique commune d’accès au territoire de l’Union et déterminer raisonnablement année après année ce qu’elle estime être ses capacités d’accueil en lien avec les capacités qu’ont les Etats membres d’intégration des migrants, les deux étant évidemment liés. Mais à ceux qu’elle accueille, elle doit s’ouvrir réellement, offrir tout ce qui est nécessaire à leur développement et à leur intégration; avec en parallèle un puissant esprit de codéveloppement en lien avec les populations des Etats du sud.

L’exceptionnelle force d’attraction de l’Union européenne

Il faut avoir conscience de la valeur humaine de ce que nous offrons et de ce que cela peut représenter pour des populations atterrées par la guerre, la violence et l’insécurité généralisées, les atteintes aux droits de l’homme et aux libertés publiques individuelles, les discriminations d’origine ethniques et religieuses.

Ce sont là les causes culturelles d’émigration comme ce que vivent une grande partie des chrétiens d’orient à l’heure actuelle mais aussi des musulmans chiites ou sunnites là où ils sont minoritaires les uns par rapport aux autres. Des causes essentielles, vitales, auxquelles vient s’ajouter pour certains un esprit de mobilité qui fait partie de leur culture. Les itinérances séculaires à dimension culturelle et les itinérances engendrées par les conflictualités africaines et proche-orientales se conjuguent  et sont aujourd’hui des éléments clés des migrations provenant de la rive sud de la Méditerranée.

Lié à ce qui précède, c’est l’ensemble même de ce que représentent les pays de l’Europe occidentale qui attire les migrants : la démocratie, le débat collectif, la sécurité, les valeurs, les projets de vie, des systèmes de protection sociale, des systèmes hospitaliers performants, les droits fondamentaux, la possibilité de chaque individu d’être créatif s’il le désire…

L’Union européenne représente 7% de la population mondiale mais 25% de la richesse mondiale. Elle est la première puissance économique mondiale : 1er exportateur devant la Chine, premier importateur. Son taux de croissance en 2016 est la plus élevés des pays occidentaux. Ces chiffres évoquent par eux-mêmes la puissance de « l’appel » que représente la rive nord de la Méditerranée. Ce qui joue donc de façon majeure dans la puissance du mouvement migratoire du sud vers le nord de la Méditerranée, c’est bien cet énorme différentiel de développement. Quand bien même la cause principale actuelle de ce flux de population serait de nature sécuritaire, elle n’en a pas moins également un fondement socio-économique.

L’indice de développement humain, un témoin objectif de l’attrait de l’Europe

Il s’agit d’un ensemble de critères utilisé par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) dans ses rapports annuels. Il illustre une approche nouvelle du développement mise en œuvre depuis le début des années 1990 et qui permet d’obtenir une vision à la fois plus juste et plus humaine de l’état réel d’une population au regard de ce qu’est, à un moment donné, la référence la plus élevée que puisse représenter un Etat en matière de développement.

Il intègre les données les plus importantes de la vie des hommes et des femmes dans un pays donné. Calculé sur une échelle de 0 à 1, l’indice s’emploie à mesurer la qualité de vie moyenne de la population d’un pays. Bien au-delà de la seule richesse monétaire, il met en œuvre une appréciation qualitative de l’état d’une population dans chaque pays en replaçant l’être humain au centre du développement[1]. Les indicateurs qu’il prend en compte sont donc diversifiés : éducation, discrimination ou égalité des sexes, santé, hygiène de vie, espérance de vie à la naissance, développement social: accès aux services sociaux élémentaires, libertés publiques, respect des droits de l’homme, accès à la créativité et à la productivité, possibilité d’entreprendre, possibilité de réaliser ses dons personnels. Tous ces éléments permettent de mesurer la réalisation, dans chaque pays, de l’accès à des conditions de vie décentes et dignes.

En termes d’indice de développement humain, et selon les chiffres publiés par le PNUD dans son Rapport mondial sur le développement humain de 2014 (IDH de 2013), le pays le mieux classé de la zone (rive sud de la Méditerranée et son arrière-pays) est Israël : 0.88 (19e rang mondial, juste devant la France). Le Liban vient ensuite au 65e rang mondial avec un IDH de 0.76. Les pays actuellement en crise comme la Libye, la Syrie, l’Irak ne sont tout simplement pas classés, leur IDH s’étant effondré. Les autres : Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Palestine, Liban, se situent tous entre 0.61 (le Maroc, 131e rang mondial) et 0.75 (69e, la Turquie). Mais en la matière, c’est l’arrière-pays méditerranéen et plus spécialement subsaharien qui comprend les pays disposant de l’IDH le plus faible au monde : Yémen, Soudan, Mali (176rang), Burkina Faso (181e), Niger (187e et dernier rang mondial), et sur la mer Rouge, Erythrée (182e), Ethiopie (173e).

En contraste, derrière la Norvège (0.94, 1er rang mondial) les Pays-Bas et le Danemark, tous les pays de l’Europe occidentale affichent des IDH parmi les plus élevés de la planète.

Faire de l’Union européenne un espace de mobilité vertueuse

Si l’on considère que le dispositif actuel n’empêche pas les migrants d’arriver en Europe et provoque la mort de plusieurs milliers d’entre eux chaque année, il devient nécessaire d’envisager des solutions plus audacieuses.

Il s’agirait globalement de prendre le parti de faciliter l’immigration légale. Cela implique que les Etats membres de l’Union coordonnent très étroitement leurs politiques d’immigration dans un véritable esprit de solidarité infra-européenne afin d’établir entre eux des politiques de délivrance de visas permettant de répartir les migrants, ceux qui sont acceptés au séjour, sur l’ensemble du territoire de l’Union. La contrepartie serait de développer dans les pays membres de l’Union européenne la lutte contre le travail clandestin. Dans l’idée de mobilité, il n’y a pas celle fixité de tous dans le pays d’accueil. Nombre de ces migrants devront après un laps de temps où ils auront été accueillis et formés, accepter le principe d’un  retour dans leur pays d’origine, fut-ce en y étant aidés par des dispositifs, notamment financiers, adéquats.

En revanche, ouvrir les portes aux migrants à partir des consulats européens implantés sur les rives sud et orientale de la Méditerranée paraît difficile si ce n’est impossible. Certes, cela permettrait aux migrants d’emprunter des moyens de transport légaux (avions et bateaux) à destination de l’Europe en échappant ainsi aux réseaux de passeurs et à des traversées périlleuses de la Méditerranée. Mais cette option est impossible à envisager à l’heure actuelle : elle supposerait des consulats  dotés de moyens matériels et de ressources humaines considérables. Il serait toutefois nécessaire d’accroître les moyens alloués aux représentations diplomatiques et postes consulaires pour leur permettre de prendre leur part dans la lutte en amont contre les filières d’immigration illégale.

Entrer dans une ère nouvelle d’aide au développement

Dans la relation entre Etats

Elle aurait pour finalité de fixer à plus ou moins long terme les populations dans leur pays, voire de les inciter à y retourner. Cet objectif conçu dans une optique de  développement des pays situés au sud de la Méditerranée, ne peut se comprendre et être accepté qu’en l’intégrant dans un dispositif européen de mobilité acceptée des populations subméditerranéennes qui sont en besoin de développement économique et humain.

Mais cela implique qu’il soit possible de passer des accords de développement avec les pays du sud générateurs de migration vers l’Europe impliquant de leur part des efforts considérables en termes de bonne gouvernance, de lutte contre la corruption, de gestion de l’économie. Or une telle perspective est impossible à envisager pour l’heure avec des pays en crise comme le sont actuellement la Syrie et la Libye, mais aussi sous d’autres formes, des pays de l’hinterland méditerranéen comme l’Erythrée ou la Somalie.

Cependant l’action est aussi à mener en direct auprès des migrants eux-mêmes.

Dans la relation aux migrants autorisés à séjourner dans l’Union

Cette option du codéveloppement peut et doit prendre corps d’emblée sur le territoire de l’Union européenne, en se fondant sur l’idée que de l’arrivée massive de migrants peut naître un enrichissement mutuel tant sur le plan culturel qu’économique.

Intégrer, provisoirement pour certains, définitivement pour d’autres, les migrants venus de la rive sud de la Méditerranée et parfois de bien plus loin, peut nous permettre de réaliser la meilleure aide au développement qui soit : celle qui atteint directement sa cible, les hommes et les femmes. La condition est que nous soyons, en tant qu’Européens, suffisamment éclairés de l’importance cruciale de cet enjeu pour le monde de demain.

Pour cela, l’Union européenne doit être mise en situation, par ses Etats membres, de mettre en œuvre une véritable politique d’accueil et d’intégration et d’y mettre les moyens budgétaires et humains nécessaires : centres d’accueil, traitement rapide des dossiers, dispositifs de formation linguistique, enseignement des valeurs civiques européennes, accès facilité à l’apprentissage de métiers, indemnités d’installation, etc. Ces politiques d’intégration passent  actuellement pour l’essentiel, dans chaque Etat, par les mouvements associatifs et les ONG, mais il y faut encore une vraie puissance d’engagement des Etats sur le temps long.

Pour ce qui concerne la France, cet engagement pourrait par exemple prendre corps dans la création d’une Mission pour l’intégration des migrants (MIM) qui prendrait en compte, au nom  de l’Etat, tous les aspects de l’intégration, notamment celui du logement social, essentiel, en lien avec le ministère compétent ; l’accès à l’emploi ; les aides à l’installation. Elle disposerait pour cela d’un budget opérationnel de programme.

On peut également penser au plan européen à un dispositif de type Erasmus au bénéfice des étudiants des pays subméditerranéen facilitant leurs études dans les universités européennes en contrepartie d’un engagement à rentrer dans leur pays à la fin de leur cursus. Mais aussi, en complément, instaurer un espace euro-méditerranéen de la formation professionnelle reposant principalement sur les entreprises du secteur privé et la société civile.

En tout état de cause, une politique migratoire vertueuse ne pourra pas être menée sans être associée à de solides dispositifs d’intégration des migrants avec en parallèle l’activation de dispositifs de codéveloppement entre Etats des deux rives de la Méditerranée et plus au sud encore.

Il convient aussi de poursuivre plus que jamais la lutte immédiate et directe contre les filières d’immigration illégale. A ce titre une des mesures susceptible d’être mise en œuvre en amont serait le renforcement en effectifs et en moyens de nos représentations diplomatiques et postes consulaires dans les pays source de migration.

Le financement du dispositif

Il est aisément accessible. Il suffit de réaffecter pour cela une modeste part des sommes que les Etats les plus développés de la Planète, réunis au sein de l’OCDE et plus spécialement les 29 d’entre eux qui figurent dans son Comité d’aide au développement (CAD), consacrent à l’aide publique au développement. Ce montant atteint en moyenne, ces dernières années, 135 milliards de dollars. L’année 2014 a même connu un pic avec la somme de 137,2 milliards de dollars. Or 19 pays européens sont membre du CAD.

Une petite partie de ces sommes suffiraient largement à assurer un accueil et les meilleures conditions possibles d’intégration pour les migrants actuels. Elles pourraient également servir à renforcer le dispositif de reconduite à la frontière de ceux qui ne sont pas acceptés.

Il est pathétique de voir que, le 26 janvier 2016, le UNHCR, l’OIM ainsi que 65 ONG ont dû lancer un appel de fonds pour 550 millions de dollars US en vue de pouvoir financer un plan de traitement d’urgence humanitaire des réfugiés en Europe. Un plan intitulé « Plan régional d’aide aux réfugiés et aux migrants pour l’Europe » qui inclut des dispositions très larges de protection spécifique des personnes les plus vulnérables, l’enregistrement et le logement des réfugiés mais aussi bien d’autres mesures.


[1] De même, la pauvreté est-elle désormais distinguée en deux types : la pauvreté monétaire, calculée en termes de revenus, à partir du Produit intérieur brut per capita qui prend en compte la parité de pouvoir d’achat (PPA), et la pauvreté humaine qui s’exprime dans les conditions de vie réelles de la population de chaque pays.

 

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