Les dames dactylographes

Bien avant l’ordinateur, l’arrivée de la machine à écrire dans les bureaux des ministères à Paris a marqué une petite révolution non seulement technologique mais aussi sociologique. Le Quai d’Orsay en fut le théâtre.

L’absence de femmes dans les services centraux des ministères

On doit à cet instrument qu’est la machine à écrire – que certains agents ont pu alors considérer comme diabolique – rien moins que l’arrivée des femmes dans les services. Certes, ce n’était pas encore dans des fonctions diplomatiques, mais c’était déjà un bouleversement si l’on se remémore qu’à la fin du XIXe siècle le principe était encore de ne recruter aucune femme dans les services centraux d’un ministère, à quelque échelon que ce soit. Le Ministère des Affaires étrangères n’échappait pas à la règle. Seuls les ministères des Postes et Téléphones et celui des Finances faisaient exception.

Or l’arrivée de la machine à écrire au Quai d’Orsay – elle fait son entrée dans les ministères en 1887 – a directement entraîné l’arrivée des premières femmes recrutées spécialement par concours, mais pas titulaires pour autant : les « dames dactylographes » : « En fait, les ministères – mis à part les Postes, puis les Finances – ne recrutèrent que des hommes jusqu’à la fin du XIXe siècle. Les femmes s’introduisirent dans l’administration grâce à la machine à écrire, à partir des dernières années 1890. Le ministère des Affaires étrangères prit son temps pour les accueillir. Le décret du 29 avril 1907 constate officiellement leur entrée au Quai d’Orsay[1]. »

Mais elles ne seront alors que huit à intégrer le ministère sous l’appellation officielle de dames dactylographes et resteront à cet effectif minimal jusqu’au début des années 1910. Si « les premiers textes dactylographiés apparurent au Quai d’Orsay en 1892[2] » adressés depuis l’ambassade de France à Londres, la lenteur de ce recrutement féminin, et sur des postes subalternes, tient en partie à la résistance d’une autre catégorie d’agents, masculins, du ministère : les expéditionnaires.

La résistance des expéditionnaires

Il ne s’agit évidemment pas d’un « corps expéditionnaire » constitué pour les interventions armées loin de la métropole. Le terme vient de ce que l’on appelait – et on appelle d’ailleurs toujours – « expédition », la copie authentifiée d’un acte officiel ou d’un document émanant des autorités de l’Etat qui a établi ou a en sa possession l’original. On parlera ainsi de l’expédition d’un acte diplomatique, d’un jugement, d’un acte d’état civil, etc. On parlera aussi pour un jugement de « l’expédition revêtue de la formule exécutoire » ou de « la délivrance d’une expédition de l’acte ». Et pour aller encore plus loin, c’est une affaire de pied : ex-pédier signifie littéralement libérer les pieds de toute entrave. L’expédition est ainsi ce qui permet au destinataire de la copie certifiée de s’en prévaloir et d’aller librement à ses affaires.

Mais revenons à ces fameux expéditionnaires. Titulaires, ils appartenaient pleinement à la fonction publique. Ils étaient chargés des tâches d’écriture, manuscrite par définition, de copie des textes (messages reçus des ambassades ou à leur envoyer, notes du cabinet à diffuser, textes administratifs divers, etc.). Pour préserver leur emploi qu’ils pressentaient menacé, ils résistèrent à la fois à la machine à écrire et… aux dames dactylographes. Combat évidemment perdu d’avance tant étaient astreignantes et dépassées ces fonctions de copistes. Ces fiers maîtres de la calligraphie à la gestuelle et aux usages si bien établis par des décennies de pratique[3], disparurent peu à peu. Extinction du corps. Le clavier,  avec son cliquetis métallique, leur était apparu bien moins noble que le calame. Mais la plume était lente et le temps diplomatique, déjà, s’accélérait. Inadaptation.

« L’emblème de la féminisation massive est la dactylographe. En 1901, Millerand ouvre le premier concours pour « dames dactylographes » au ministère du Commerce, suivi bientôt par d’autres ministères. En 1913, neuf ministères sur douze ont un cadre de dames dactylographes (Justice, Affaires étrangères, Intérieur, Instruction publique, Travaux publics, Agriculture, Travail, Postes, Finances, Contributions directes et Douanes) totalisant 300 personnes[4]. »

Une difficile montée des marches

Le stade suivant, au début des années 1910, sera celui des femmes rédacteurs, poste de la haute administration des services centraux cette fois, ce qui ne sera pas sans soulever à nouveau de farouches oppositions, fondées sur les arguments les plus fallacieux. Le compte-gouttes sera parcimonieux. Quant à l’ouverture aux femmes du Grand concours du Quai d’Orsay leur permettant d’accéder à la carrière diplomatique proprement dite, elle interviendra seulement en 1930.  Cette femme remarquable que fut Suzanne Borel (1904-1995) en sera  la première lauréate, mais elle aussi fut bien mal accueillie comme elle en a témoigné dans un de ses ouvrages : Par une porte entrebâillée ou comment les Françaises entrèrent dans la Carrière[5]. Pensons que, venant prendre son poste au Quai d’Orsay, le Secrétaire général du ministère lui demande ce qu’elle vient faire et lui conseille de… démissionner sur le champ ! Violent, l’accueil ! Elle refusera. Et curieuse conception de l’égalité d’accès aux emplois publics de tous niveaux énoncée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Nous consacrerons à cette grande dame que fut Suzanne Borel le prochain article. Résistante pendant l’Occupation, échappant de justesse à la Gestapo, elle participera à la refondation du ministère à la Libération au sein du cabinet du ministre. Le secrétaire général qui l’avait si mal reçue en 1930 aura quant à lui maille à partir avec le comité d’épuration.

On pourrait être tenté de faire un parallèle entre la machine à écrire et l’arrivée d’un autre type de clavier, celui de l’ordinateur de bureau. Mais c‘est, en dépit de tous les avantages qu’il offre, une tout autre inquiétude que celui-ci génère : une certaine propension à justifier la désincarnation des services au nom de la « diplomatie numérique », et là, sans considération de genre.

[1] Jean Baillou (dir.), Les Affaires étrangères et le Corps diplomatique français, op. cit., tome II, p. 109.

[2] Ibid.

[3] Voir Guy Thuillier, Pour une histoire des gestes des fonctionnaires des ministères au XIXe siècle », La Revue Administrative, 1978, n° 181 (janvier-février, p. 8. L’auteur mentionne ente autres la symbolique des encres utilisées en fonction des destinataires, la résistance à l’introduction du papier buvard accusé d’atténuer la couleur des encres, ceux qui travaillaient debout sur pupitre ou assis, etc.

[4] Vida Azimi, La féminisation des administrations françaises : grandes étapes et historiographie (XVIIIe siècle – 1945), Revue Française d’Administration Publique et Ena, 2013, dossier consacré à la La place des femmes dans les élites administratives, p. 33.

[5] Paris, La Table ronde, 1972, 252 p.

 

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