Réalités et couleurs de l’islam de France

Quelques semaines seulement après Pâques, les chrétiens ressentent avec une certaine tristesse l’image de leurs lieux de culte déserts. En ce moment aussi, les musulmans de France connaissent la même sensation au moment de l’entrée en ramadan ajoutée à l’impossibilité de briser le jeûne à la mosquée ou en famille avec les amis. A cela s’ajoute le sentiment que pour de nombreux Français, la vision de l’islam est assez proche de celle d’une religion qui ne permet pas une intégration de bonne foi aux lois et valeurs de la République et sous laquelle couverait en permanence des braises de terrorisme.

Quand on parle de l’islam, il faut donc faire attention aux visions réductrices que des auteurs européens peuvent, consciemment ou inconsciemment, véhiculer dans leurs écrits : un ouvrage comme Qatar’s Papers de Chesnot et Malbrunot participe par exemple à les véhiculer. Il jette sur le Qatar et tout ce qui est associé à ce pays en France l’ombre du financement du fanatisme. Ainsi en est-il par exemple de la Fondation du Qatar qui a investi dans des écoles mixtes, ouvertes aux non-musulmans, avec des centres sociaux ouverts à tous.

Le Qatar et le wahhabisme

Parler du wahhabisme qatari nécessite une autre approche, qui s’avère autrement plus positive et nuancée. Car, il ne saurait être assimilé au wahhabisme ultra-rigoriste de Mohamed Ibn Abdelwahhab, son concepteur originel, pas plus qu’il ne saurait l’être à celui encore pratiqué par l’Arabie saoudite, pays qui a vu naître cette orientation de la foi musulmane. Ce Royaume est ,à bien des égards, à l’opposé de la France, ne serait-ce que par le refus de toute séparation entre religion, État et affaires publiques, mais aussi à l’opposé du Qatar : ce n’est pas un hasard si l’Arabie saoudite n’a pas de constitution, contrairement à l’émirat.

De la même façon, on ne saurait confondre de façon systématique wahhabisme et salafisme. Prise dans son sens spirituel, la salafiya n’est rien d’autre que le désir pacifique de marcher dans les pas de Mahomet et de ses compagnons, de leur être fidèle, sans exagération, sans idolâtrie, comme un chrétien peut s’efforcer de « suivre » le Christ dans une démarche de charité et d’ouverture à son prochain. Le salafisme politique, qui ne devrait d’ailleurs pas mériter la référence à la salafiya, est au contraire un rigorisme conduisant à une imposition sectaire d’une charia faussement originelle et politiquement orientée.

Si la référence au wahhabisme est inscrite en toutes lettres dans la constitution du Qatar, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit plus aujourd’hui d’une mention relevant d’une référence à des racines historiques que d’une réalité vécue dans le Qatar contemporain de l’émir Tamim, ouvert et tolérant.

Université de Rennes-exposition Année du Qatar

Le Qatar contemporain autorise la mixité ainsi que le travail des femmes ; il admet les divertissements et les spectacles de même que, dans une certaine mesure la consommation d’alcool ; il autorise également l’implantation de lieux de culte non musulmans. Les Qataris ne sont pas soumis non plus à l’inquisition d’une police religieuse telle que la subissent les Saoudiens. Un pays où les souhaits d’ouverture de la jeunesse sont pris en compte. Ces deux wahhabismes sont donc très différents. Et c’est aussi la raison pour laquelle le Qatar a une vocation plus affirmée de développer des relations diversifiées avec l’Europe et tout particulièrement la France, y compris dans le domaine des cultes.

Ces deux wahhabismes sont donc très différents. L’un est familier, l’autre ouvertement hostile, l’un laisse la place à une palette de minorités, l’autre pose le choix binaire : « avec nous ou contre nous ».

Et cela nous conduit à nous interroger sur le type d’influence que le Qatar, avec Qatar Charity, entend exercer sur l’islam européen.

Qatar Charity exporte-t-elle un salafo-wahhabisme en Europe et notamment en France ?

La réponse est négative. Une telle alliance serait en effet non seulement étonnante mais détonante !  Pourquoi ? Parce qu’elle transformerait un wahhabisme ouvert en un « grand jihad »[1] sur le Dar al-Harb[2] européen ne peut pas même se concevoir dans l’esprit des dirigeants qataris. Elle s’inscrirait totalement à l’opposé des intérêts qataris dont j’ai eu l’occasion de dire et que j’aurai l’occasion de rappeler qu’ils s’inscrivent dans une perspective de coopération durable, dans le long terme.

Il n’y a pas de duplicité. Le Qatar s’est libéré à partir de 1995 de son ancien wahhabisme rigoriste, ce que n’a pas pu faire jusqu’à présent, son grand voisin, l’Arabie saoudite. Et ce mouvement moderniste est irréversible parce qu’il est justement devenu sa marque originale dans la péninsule et à l’extérieur, dans le monde. C’est un wahhabisme moderne du « vivre ensemble ». C’est un islam européen, coloré et ouvert, que la France peut fort bien intégrer si nous avons confiance en la force de notre citoyenneté.

Une perspective que redoutent les descendants saoudiens d’Abdelwahhab qui, en 1997, au moment où un embargo illicite a été décrété par l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis contre le Qatar, ont applaudit des deux mains en déclarant que celui-ci avait dévié de la voie tracée par leur illustre ancêtre.

[1] Notion qui se différencie du « petit Jihad », le vrai jihad, qui est le combat spirituel intérieur du croyant pour sa propre élévation. Le Grand Jihad est une déviance idéologique découlant d’une lecture littérale du Coran, un Jihad de conquête en vue d’imposer l’islam.

[2] Territoire non musulman, contrairement au Dar al-islam.

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