Retour à Lemberg

Retour à Lemberg.
Un livre de Philippe Sands

Dans le train ou à la maison, je ne le lâche pas. J’aime les livres qui prennent au cœur et au ventre et vous transportent dans tous les sens du terme : dans le temps passé, dans le temps présent, dans l’émotion, par la dynamique et la beauté de l’écriture. Je n’ai pas l’honneur de siéger chez Drouant, mais en ces temps de rentrée littéraire, ce livre, c’est mon Goncourt à moi… quand bien même serait-il déjà paru, voilà quelques mois, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

Couverture de Retour à Lemberg

 L’enquête

Philippe Sands est un avocat franco-britannique spécialisé en droit pénal international et professeur de droit à l’University College de Londres. Il plaide régulièrement à La Haye devant la Cour pénale internationale contre les auteurs de crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Un jour, peu avant de se rendre dans la ville polonaise de Lviv pour y donner une conférence, il constate en explorant avec sa mère Ruth une vieille mallette renfermant des documents de famille, que Léon Buchholz, son grand-père, est né à Lemberg (Lviv aujourd’hui) en 1904, la ville tantôt polonaise, allemande, soviétique, où deux grands juristes qui vont marquer notre époque, Lauterparcht et Lemkin ont également, mais sans se connaître, été étudiants en droit à peu de choses près dans les mêmes années.

C’est le point de départ d’un travail de titan qui va le conduire à travers l’Europe et aux Etats-Unis, et notamment à Lviv en Pologne (ancienne Lemberg), dans une gigantesque enquête. Il en ressort un livre inclassable qui se lit comme un roman policier, qui convoque l’histoire et le travail de mémoire, le droit, la politique, l’intimité de plusieurs familles dans une Europe déchirée par les haines et la guerre… « de Lemberg à Nuremberg » comme le dit si bien la courte présentation qui en est faite en « quatrième de couverture ».

Quatre groupes de personnages… qui ont trouvé leur auteur

Retour à Lemberg retrace une histoire vraie à travers la vie et le parcours de 4 groupes de personnages, 4 familles dont celle de Hans Franck, le bourreau de la Pologne occupée. Une foule de personnages qui ont tous, à plus ou moins grande échelle, joué un rôle dans la gestation, la mise en place, le déroulement du procès des criminels nazis à Nuremberg, en 1946. On assiste à la lutte qu’ont menée durant  des années, Hersh Lauterparcht et Raphael Lemkin, en vue de convaincre les puissances alliées d’introduire dans le droit international, les normes et principes permettant de poursuivre ces crimes internationaux.

Deux concepts majeurs qui inversent les perspectives

Lauterparcht, professeur réputé de droit international, réfugié au Royaume-Uni, sera à l’origine du concept de crime contre l’humanité. Lemkin, procureur puis avocat, enseignant aussi, réfugié aux Etats-Unis, créera, en même temps que le mot lui-même, celui de génocide. Tous deux ont vu leurs familles respectives, comme celle de Léon, anéanties par la folie génocidaire nazie. Au bout de ce chemin commencé à Lemberg, nous entrons de plain-pied dans les affres de la préparation du procès de Nuremberg ainsi que dans son déroulement jusqu’à son épilogue et ses conséquences pour le monde d’aujourd’hui. Un double épilogue plutôt, puisque l’on accompagne aussi les principaux protagonistes dans les années qui ont suivi.

Une seule petite, minuscule, erreur de forme est à relever dans ce livre, probablement due à son excellente traductrice au demeurant : l’aigle est au féminin quand il s’agit de la figure héraldique qui orne les emblèmes nationaux. En page 41, on devrait donc écrire « une aigle impériale ».

Bien sûr, Retour à Lemberg devrait être lu en priorité par tous ceux enseignants, étudiants, praticiens qui fréquentent ces belles disciplines que sont les droits fondamentaux et le droit international pénal. Mais il est accessible à un bien plus large public. Il n’est pas nécessaire d’avoir ces affinités assidues avec le droit pour y trouver de quoi se nourrir de mémoire et de beauté, entre justice et pardon.

Je trouve enfin qu’il n’est pas inintéressant de relier cet ouvrage au Journal (1939-1945) de Maurice Garçon, mémoires posthumes de ce grand avocat décédé en 1967, paru aux éditions Fayard en septembre 2015 (701 pages), dans lequel il expose son vécu de toute la période de l’Occupation et de la Libération en France. Très instructif.

Philippe SANDS, Retour à Lemberg, Paris, 2017, éd. Albin Michel, 539 p. Traduit de l’anglais par Astrid von Busekist.

 En dédicace le 24 octobre à la Librairie Pedone, 13 rue Soufflot, 75005, Paris. Les éditions Pedone sont mentionnées à plusieurs reprises dans l’ouvrage, en leur qualité notamment d’éditeur, depuis les années 1930, de Raphael Lemkin et de la Société des Nations.

Dédicace de l’auteur le 24 octobre 2017

 

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