Suzanne Borel (1904-1995)

On dit parfois que les vocations naissent à partir de modèles. Et bien si les jeunes femmes d’aujourd’hui désireuses de s’engager dans la carrière diplomatique s’en cherchent un… Voici Suzanne Borel.

Elle est née à Toulon le 18 octobre 1904. Elle est la fille d’un polytechnicien, colonel d’artillerie de son état, qu’elle va suivre dans de nombreuses affectations dans les colonies dont elle tirera son goût pour la vie internationale et les langues étrangères : anglais, russe, chinois. D’abord étudiante à Montpellier puis à Lyon, elle suit à Paris les cours de Langues O puis de l’Ecole libre des sciences politiques, futur SciencePo dont elle sort diplômée. Son projet : la diplomatie.

Elle est de fait la première femme à entrer dans la Carrière par la grande porte, celle du Grand concours, en 1930[1]. Il faudra attendre 1945 avant qu’une autre femme s’y présente. Comme l’exprime le titre d’un de ses ouvrages, elle a entrebâillée la porte[2]… mais une porte grinçante qui, à cette époque, ne s’ouvre pas si facilement.

Elle aura été entravée dans sa carrière par des obstacles insensés mis sur sa route par des personnages au conservatisme obtus : à son arrivée au Quai d’Orsay, le secrétaire général, Alexis Léger (l’écrivain Saint-John Perse), l’accueille en intruse, lui suggérant de… démissionner sur le champ. Elle refuse. Que pourrait-on bien faire d’elle ? Elle ne peut prétendre à une affectation en ambassade, impensable : il n’y a pas de poste pour une femme à l’étranger ! Alors qu’elle reste à la « maison »… au Quai ! Mais pas question qu’elle ait un poste à son niveau de vocation, impensable : il n’y a pas de place pour une femme, fut-elle issue du Grand concours, dans un service diplomatique du Département. Et pour ce qui est des avancements d’échelons et de grade, on la prévient d’emblée : elle devra attendre que tous les hommes de sa promotion « 1930 », Sa promotion,  soient passés avant elle. Alors, avec le titre de « rédacteur », qui la fixe dans les bureaux, elle est nommée aux « œuvres françaises », ancêtre de la direction des affaires culturelles. Enfin, pour couronner le tout, sa nomination est l’objet d’un recours devant le Conseil d’Etat, par l’Association des agents du ministère des Affaires étrangères. Il ne prospérera pas. L’association arguait de ce qu’en dépit de l’ouverture aux femmes du Grand concours, la réglementation s’appliquant aux emplois n’avait pas été harmonisée et ne permettait donc pas de la nommer. Il aurait fallu si l’on comprend bien que l’ensemble des dispositions légales ou réglementaires s’appliquant au ministère mentionne expressis verbis qu’on pouvait y nommer une femme ayant réussi le concours d’entrée dans la diplomatie.

Ce service des Œuvres françaises avait gardé une appellation ancienne, du XIXe siècle. Elle s’appliquait à l’origine aux initiatives privées dans le domaine de la présence culturelle, scolaire et scientifique françaises à l’étranger.

Quand arrivent la guerre et l’Occupation, Suzanne Borel suit le ministère des Affaires étrangères dans ses pérégrinations, jusqu’à Vichy. Elle est alors directrice de la section « Œuvres diverses » qui se voit dotée d’une mission nouvelle : la délivrance des passeports et visas. C’est à partir de ce moment qu’elle entre en résistance. Elle aide notamment de nombreuses personnes à fuir la France et transmet du courrier et des informations pour la Résistance ainsi qu’à Alger car elle assume également la fonction de courrier qui l’amène à convoyer la valise diplomatique. En même temps, sa liberté de parole offusque ses supérieurs et conduit Pierre Laval à la révoquer en 1943. Elle continue cependant son activité d’agent de liaison de la résistance aux côtés de deux autres jeunes femmes. Elle échappe de justesse à l’arrestation en mai 1944, lorsque la gestapo repère leur activité. Prévenue in extremis de ne pas se rendre à un rendez-vous qui était un piège, elle quitte Vichy à vélo, traverse ainsi la moitié de la France et parvient à Hyères, dans son Var natal, où elle se cache jusqu’au débarquement de Provence, le 15 août 1944.

Entre temps, Marcelle Campana, une autre résistante du Quai, alors archiviste et qui deviendra plus tard la première ambassadrice française[3], signale Suzanne Borel au nouveau ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle, Georges Bidault qui avait succédé à Jean Moulin à la tête du Conseil National de la Résistance (CNR). On est en septembre 1944. Il cumule les fonctions de Président du Conseil du Gouvernement provisoire de la République française et de ministre des Affaires étrangères. Il la fait rechercher dans toute la France, on la retrouve à Marseille. L’armée américaine prête un avion pour la quérir, la ramener à Paris où elle est nommée immédiatement directrice-adjointe du cabinet du ministre. Pour refonder le ministère dévasté il faut des personnes de confiance.

A ce poste auquel elle se consacre totalement durant un an et demi, sans aucun jour de repos, elle entre de plain-pied dans la diplomatie et la politique, ce que le Département lui avait refusé avant la guerre. Tout est à reconstruire au Quai d’Orsay : les services, les recrutements, la logistique, avec d’un autre côté, l’épuration de ceux qui avaient collaboré. Une petite revanche de l’histoire : la disgrâce de l’écrivain diplomate Roger Peyrefitte, germanophile, antisémite, qui fut un temps son collègue de bureau aux Œuvres et qui, comme d’autres, la rejeta. Il l’affublera dans deux de ses romans autobiographiques, des appellations haineuses et vulgaires de « Miss Crapotte[4] » ou de « Hyène du Quai d’Orsay ». A dire vrai, non sans raisons, elle le détestait… et n’avait pas collaboré, elle.  Elle reçoit de nombreuses distinctions, françaises et américaines pour son action dans la Résistance. Juste retour des choses, elle bénéficie d’une reconstitution de carrière afin d’être ramenée au même niveau d’avancement que ses collègues masculins de la promotion 1930 du Grand concours, avec le grade de conseiller des affaires étrangères.

Précisons ici que Suzanne Borel ne s’est jamais présentée comme féministe et a reconnu dans ses ouvrages que d’autres hommes du Quai d’Orsay l’avaient aidée et soutenue pour qu’elle ne lâche pas la Carrière.

Autre événement majeur dans sa vie : elle épouse « son » ministre, Georges Bidault, le 27 décembre 1945, à un moment où elle aurait pu espérer devenir ministre plénipotentiaire et ambassadrice. Cette vie de couple qui sera marquée par une fidélité indéfectible, la conduit à alterner entre 1944 et 1954, des périodes de mise en disponibilité lorsque son mari est aux affaires au gré des changements de gouvernement et des périodes de service actif. Une vie diplomatique à éclipses et dans des fonctions administratives en Centrale, durant toute la période de la IVe République, incompatible avec une progression normale de carrière. Il n’y avait pas encore de code de déontologie. Suzanne n’en avait pas besoin.

Sa carrière va s’interrompre définitivement lorsque Georges Bidault, compagnon de la Libération qui descendit les Champs Elysées aux côtés du chef de la France Libre le 26 août 1944, s’affirme comme partisan résolu de l’Algérie française et s’oppose avec virulence au général de Gaulle. Son immunité parlementaire est levée en juillet 1962 au motif – exagéré en l’occurrence – d’activités subversives. Accompagné de son épouse, il prend le chemin de l’exil, séjourne au Brésil à partir de 1963, puis en Belgique en 1967, avant de rentrer en France en juin 1968 au bénéfice de l’amnistie des anciens de l’OAS, à laquelle au demeurant il n’a jamais appartenu. Une conséquence pour le moins inattendue des événements de mai 68 ! Il soutient Alain Poher lors de l’élection présidentielle de 1969 puis plus tard Jacques Chirac. Sans partager forcément ses positions sur l’Algérie, qu’elle respectait cependant, Suzanne l’a suivi partout.

Revenue en France avec lui, elle est nommée ministre plénipotentiaire à son départ à la retraite. Elle est la première femme à accéder à ce corps, peu avant Marcelle Campana. Pour toutes celles qui l’ont suivie, elle avait fait plus qu’entrebâiller la porte[5].

Elle nous a quittés, à Paris, le 8 novembre 1995 à l’âge de 91 ans.

On ne peut que conseiller la lecture de ses livres aux jeunes femmes qui désirent entrer dans la carrière diplomatique et qui lui doivent beaucoup, probablement sans le savoir : Suzanne Bidault, Je n’ai pas oublié, Paris, La table ronde, 1971 ; Par une porte entrebâillée ou comment les Françaises entrèrent dans la Carrière, Paris, La Table ronde, 1972; Souvenirs de guerre et d’occupation, Paris, La table ronde, 1973 ; Souvenirs, Rennes, Ouest-France éditions, 1987. En y ajoutant le livre écrit par Nathalie Loiseau, elle-même ambassadrice, actuelle ministre des Affaires européennes, ancienne directrice de l’Ecole Nationale d’Administration, dans lequel elle s’adresse aux jeunes femmes qui veulent s’engager dans la haute administration : Choisissez tout, Paris, JC Lattès, 2014, 250 p. (en d’autres termes : vie professionnelle et vie de famille).

[1] Un décret du 3 novembre 1927, modifié le 15 février 1928, ouvre aux femmes  ce concours qui donne accès à la carrière diplomatique.

[2] Par une porte entrebâillée ou comment les Françaises entrèrent dans la Carrière, Paris, La Table ronde, 1972, 252 p.

[3] Exception faite du cas très ancien de la maréchale de Guébriant. Voir cette rubrique.

[4] Peut-être une réminiscence de l’ancien français « crape » au sens de  « répugnant » ! Même racine que « crapaud ». Mais en vieux français, « crape » signifiait également « crochet », « qui s’accroche ». Et elle s’est accrochée. Roger Peyrefitte, La fin des ambassades, Paris, Flammarion, 1953, et Propos secrets (tome I), Paris, Albin Michel, 1977.

[5] Voir le très bel article que lui a consacré Paul Dahan : « Suzanne Bidault : une première femme au Quai d’Orsay », in Questions internationales, La Documentation Française, n° 45, septembre-octobre 2010, pp. 115-120. Une thèse de doctorat a été soutenue sur elle en 2003 devant l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne : Françoise Gaspard, Suzanne Bidault. Une pionnière oubliée. Essai biographique sur la première femme diplomate française (1930-1962). Et en matière de bibliographie, c’est à peu près tout.

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