Le wahhabisme et l’Arabie saoudite

Le Ramadan a commencé en Europe ce jeudi 23 avril 2020 alors que 5,8 millions de musulmans français sont en confinement, séparé de leur lieu de culte et même parfois de leur famille. Dans la France républicaine et laïque où la religion est une affaire privée, ce ramadan en confinement sera peut-être ressenti par les musulmans comme étant presque trop privé.

Il n’empêche cependant que le multiculturalisme religieux en France est aussi et inévitablement un sujet de débat public. La présence et la reconnaissance d’un islam de France sont désormais un fait acquis. L’État s’efforce d’ailleurs de le pousser à se structurer pour mieux veiller à ce qu’il s’inscrive dans les valeurs de la République. Reste que pour en parler sereinement, il convient de contextualiser le sujet. Les musulmans de France ne sont pas un ensemble indifférencié. Ils ont en effet leur propre pluralisme.

La première différenciation qui vient à l’esprit est celle entre islam sunnite et islam chiite, qui a aujourd’hui des fondements essentiellement théologiques. Plus pertinent pour notre vie publique est le clivage entre un islam privé et social, centré sur la charité et la solidarité, du type parrainé par la Qatar Charity en France, et qui s’accommode bien des valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais il y a un autre type d’islam en quête d’une téléologie inspirée du wahhabisme, et en l’occurrence d’un wahhabisme rétrograde qui s’inscrit en contradiction avec les valeurs républicaines de la France. Là est selon nous la césure fondamentale entre deux conceptions de l’islam qui ont cours dans notre pays. Aussi convient-il d’avoir en la matière des jugements nuancés, débarrassés de tout opportunisme politique.

 Le wahhabisme originel du XVIIIe siècle

Mohammed Ibn-Abdelwahab naît à Azaïna en 1696 et meurt en 1792. Il est issu d’une grande tribu arabe, très respectée, les Tamim, une des premières à s’être ralliée à Mahomet. Il est initié très jeune aux lettres et aux sciences. On dit de lui qu’il connaissait le Coran par cœur, dès l’âge de 10 ans. Il voyage à Damas, à Bagdad, à Bassorah et en Perse, puis se retire dans le désert d’Arabie. Il devient un prophète.

La Mecque-Le Hajj

Là il réfléchit à ce qu’est devenu l’islam et à son avenir. Il constate avec dépit que par la faute des califes ottomans et des Docteurs de la Loi, il s’est corrompu, laissant place à l’idolâtrie et à l’hérésie.

Comme Mahomet, il considère que la première des tâches est de rassembler les tribus nomades sous le même idéal religieux. Comme il ne pouvait y avoir de nouvelle révélation après Mahomet, sceau des prophètes, l’unique voie ne pouvait être que de leur proposer de revenir aux sources de l’islam et au sens même du mot islam : abandon. Abandon absolu à la volonté divine, hors du temps, sans considération aux siècles qui passent et par conséquent à ce que d’aucun appellerait le progrès. La langue arabe elle-même, dans laquelle est rédigé le Coran, n’ignore-t-elle pas les termes de passé, présent, futur ?

Pour Abdelwahab, il faut donc redonner aux Arabes la Hudâ, la bonne direction, au sens coranique du terme. Cela ne peut se faire que par un retour aux sources de la révélation, à Mahomet et en tout premier lieu au respect des cinq piliers de l’islam : croyance en Allah le dieu unique, observance stricte des heures de la prière, aumône, jeûne du mois de ramadan, pèlerinage de La Mecque. Telle est la voie unique qui mène à Dieu.

Il s’agissait ainsi pour Abdelwahhab de revenir au temps de Mahomet, mais un temps idéalisé, devenu mythique. Il fallait dans son esprit effacer quelque 1000 ans de dérives, 1000 ans d’histoire, en vue d’instaurer un islam purifié et intégral (ce mot « intégral » qui annonce ce que l’on appellera bien plus tard, l’intégrisme). Pour autant, il n’eut à aucun moment l’intention de créer une secte musulmane nouvelle. Au contraire, il souhaitait unifier les musulmans dans cette pureté originelle, telle du moins qu’il la concevait.

Ce rigorisme prêché à partir de 1744 dans le Nedjd s’est heurté aux notables religieux, jaloux de leur mode de vie et de leurs privilèges, et tout spécialement ceux de La Mecque. Mohamed Ibn-Abdelwahab est alors persécuté. Il en vient à la conviction que rien de sa pensée ne pourra s’imposer si ce n’est par la force, comme l’a fait Mahomet lui-même à partir de l’Hégire. Nous sommes en 1749. Il se réfugie à Daraya, la capitale du Nejd et se place sous la protection d’un chef bédouin de ce vaste désert, Mohammed Ibn-Séoud, remarquable chef de guerre. Comme l’écrit Benoist-Méchin[1] : le guerrier cherchait une doctrine ; le prédicateur cherchait une épée. Ils convinrent de mettre leurs forces en commun pour « accomplir la volonté divine et rendre au peuple arabe son unité perdue »[2].

Les préceptes rigoureux de l’islam prôné par Mohamed Ibn-Abdelwahhab

Le wahhabisme porte le nom de son fondateur, prédicateur du retour à la pureté idéalisée de l’islam originel. Les préceptes en sont rigoureux. On relèvera entre autres :

– La guerre sainte contre les sunnites qui n’adoptent pas le wahhabisme ainsi que contre les chiites qui sont considérés comme des hérétiques.

– L’interdiction de l’adoration de reliques, interdiction des décorations et des tapis ainsi que des lustres.

– La prohibition totale de l’alcool, du tabac, de la drogue, de la prostitution. Les coupables sont mis à mort.

– La prohibition de la musique et de tout spectacle.

– L’interdiction de l’usage de chapelets.

– La condamnation du culte et de l’invocation des saints car en islam seul Allah est grand et il n’a eu aucune incarnation physique sur terre. Mahomet est un homme comme un autre, dépourvu de nature divine.

– L’interdiction du côtoiement public entre hommes et femmes.

– L’obligation du port de la barbe.

L’Arabie saoudite, berceau et continuatrice du wahhabisme

Au fil du temps, l’Arabie saoudite a fini par s’identifier au wahhabisme sous l’influence initiale d’Ibn-Séoud. Elle continue aujourd’hui de s’inscrire dans cette filiation qu’elle rattache à son statut de « mère de l’islam » et à la conception de son territoire comme constituant, avec ses lieux saints, une mosquée à ciel-ouvert : La Mecque, Mère des cités en arabe, et Médine, la ville du Prophète. Aucun autre culte que musulman n’y est autorisé.

Aujourd’hui encore, le wahhabisme auquel est farouchement attaché un puissant corps de religieux dirigé par le Conseil des Grands Oulémas, impose sa marque à la société saoudienne. Celle-ci a pu cependant s’affranchir en partie de ses aspects les plus rigoristes au cours de la dernière décennie : la police religieuse continue de patrouiller dans les rues mais n’a plus le droit de procéder d’elle-même à des arrestations ; les femmes ont acquis le 24 juin 2018 le droit effectif de conduire une voiture, d’exercer professionnellement en entreprise et même dans l’armée. Le cinéma y est autorisé depuis décembre 2017 (après 35 ans d’interdiction), ainsi que certains espaces de loisirs. Enfin, une haute autorité a été créée pour veiller à ce que les hadiths (comportements inspirés des pratiques de vie de Mahomet) nse soient pas interprétés dans un sens excessivement rigoriste ou en des formes justifiant la violence.

Sont notamment maintenus en revanche : l’interdiction de la mixité dans les lieux publics ; l’interdiction de l’alcool ; et en droit pénal, entre autres, la pratique de la loi du talion aux délinquants.

On est encore loin toutefois du wahhabisme ouvert et tolérant pratiqué par le Qatar de l’émir Tamim, qui sera l’objet du prochain article de cette rubrique.

[1] Benoist-Méchin, Ibn-Séoud ou la naissance d’un royaume, Paris, éd. Complexe, 1991, p. 82.

[2] Ibid.

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