Bref retour vers un passé qui continue de nous parler

Dans le continuum de mon post d’hier, je me permets de vous livrer ce matin en relation avec l’agression commise contre l’Ukraine (je reviendrai un peu plus tard sur ce fait illicite d’État et crime individuel du dirigeant), ces extraits de la rubrique « Information » de mon Dictionnaire de la diplomatie (Levad éditions, juillet 2020, 4e éd., 748 p.).

Alarmants et fondés étaient les messages qu’envoyaient au Quai d’Orsay notre remarquable ambassadeur à Berlin, André François-Poncet (1931-1938), ainsi que les consuls généraux de France, notamment Jean Dobler, en poste à Cologne à cette époque.

André François-Poncet en 1931

Ceux-ci évoquaient très précisément les accès de folie et l’agressivité du chancelier Hitler. Mais ils laissaient aussi fort bien apparaître le double jeu de ce dernier qui soufflait en permanence le chaud et le froid, rendant plus incertain le positionnement à son égard et envers la politique de l’Allemagne nazie, jusqu’à ce que les faits, un jour, parlent d’eux-mêmes.

Ainsi, M. Dobler écrivait de Cologne à son supérieur, André François-Poncet, l’ambassadeur de France à Berlin, le 15 mars 1936 : « Depuis trois ans j’ai annoncé avec la plus grande précision le réarmement allemand et la réoccupation rhénane pour le printemps de 1936 : j’annonce avec la même sûreté la guerre pour 1938 ou 1939, si nous ne prenons pas actuellement, fût-ce seuls, des mesures de rétorsion[1]. »

André François-Poncet à M. Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères, le 20 octobre 1938, au moment de quitter son poste[2] : « Est-ce l’œuvre d’un esprit normal, ou celle d’un homme tourmenté par la folie des grandeurs, par une hantise de domination et de solitude, ou, simplement, en proie à la peur ? Un détail attire l’attention, et pour qui cherche à fixer la psychologie d’Adolf Hitler, il n’a pas moins d’importance que les autres : les rampes d’accès, les débouchés des souterrains, les abords de la maison sont organisés militairement et protégés par des nids de mitrailleuses […]. Le même homme d’aspect débonnaire, sensible aux beautés de la nature et qui m’a exposé autour d’une table à thé des idées raisonnables sur la politique européenne est capable des pires frénésies, des exaltations les plus sauvages, des plus délirantes ambitions. Il est des jours où, devant une mappemonde, il bouleverse les nations, les continents, la géographie et l’histoire comme un démiurge en folie. »

« Mais on peut être sûr qu’en même temps, le Führer reste fidèle à sa préoccupation de disjoindre le bloc franco-anglais et de déstabiliser la paix à l’ouest, pour avoir les mains libres à l’est. Quels projets roule-t-il déjà dans sa tête ? Est-ce la Pologne, la Russie, les Pays-Baltes, qui sont appelés, dans sa pensée à en faire les frais ? Le sait-il déjà ? Quoi qu’il en soit, Hitler est de ces hommes vis-à-vis desquels on ne doit pas se départir d’une extrême vigilance et auxquels on ne saurait accorder qu’une confiance sous réserve. »

« S’il arrive que M. Hitler, par feinte ou par calcul, pénètre assez avant sur ce chemin, il est possible qu’il n’ait plus par la suite, et même s’il le voulait, le moyen de revenir sur ses pas. »

Copyright. Tous droits réservés.

[1] Cité par Bernard Destremeau, Quai d’Orsay, derrière la façade, Paris, Plon, 1994, p. 436.

[2] Ministère des Affaires étrangères, Le Livre Jaune Français, Documents diplomatiques 1938-1939, Paris, Imprimerie nationale, pp. 29-30.

Les commentaires sont fermés