Les difficiles nominations d’ambassadeurs des États-Unis

Le Secrétaire d’État Antony Blinken a récemment été contraint d’élever la voix pour protester contre les blocages qu’opèrent depuis des mois certains élus républicains du Sénat sur les nominations d’ambassadeurs de même que celles de hauts fonctionnaires à des postes essentiels et non moins sensibles. Il n’a pas hésité à le faire depuis l’étranger, en particulier à l’occasion de la réunion des ministres des affaires étrangères du G7 qui s’est tenue au Royaume-Uni le week-end des 11-12 décembre 2021.

Le Secrétaire d’État s’est désolé de ce que, à l’heure actuelle, près d’un an après l’entrée en fonctions du président Joe Biden, 16% seulement des ambassadeurs avaient pu être nommés à l’issue d’un vote du Sénat alors que, à la même période, ses trois prédécesseurs avaient obtenu validation du Sénat pour la nomination de 70 à 90% des ambassadeurs pressentis. Si des retards dans les nominations de certains chefs de missions diplomatiques avaient pu être enregistrés durant l’année 2016 au début de la présidence de Donald Trump, c’était alors en partie du fait du président lui-même.

Antony Blinken a souligné que s’agissant notamment des pays du G7, un seul ambassadeur avait pu être nommé au titre de la nouvelle Administration, déplorant également que, hors G7, Pékin et Moscou n’aient plus d’ambassadeur américain depuis un an : « nous sommes entravés par le fait que nous ne disposons pas de notre équipe de sécurité nationale et de politique étrangère au complet » a-t-il déclaré. Un propos qui semble avoir eu de l’effet puisque moins d’une semaine plus tard plusieurs nominations ont été confirmées par le Sénat après de longs mois d’attente : le 16 décembre, celle de Nicholas Burns comme ambassadeur en Chine auquel les républicains reprochaient de manquer de virulence envers ce pays; le 18 décembre, celle de Denise Campbell Bauer comme ambassadrice en France. Cette ancienne ambassadrice en Belgique attendait depuis juillet la confirmation sénatoriale de sa nomination. Elle pourra donc prendre ses fonctions à Paris en début d’année 2022. Le même jour a été confirmée la nomination de l’ambassadeur Rahm Emanuel au Japon.

Caroline Kennedy, fille de l’ancien président des États-Unis John Kennedy, âgée de 64 ans et ancienne ambassadrice au Japon vient d’être pressentie mi-décembre pour être ambassadrice en Australie. Elle devra elle aussi attendre sa confirmation par le Sénat.

Il s’agit d’un exemple parmi d’autres des difficultés de fonctionnement de la démocratie américaine au niveau fédéral. Si le phénomène n’est pas inhabituel – il se répète après chaque élection d’un nouveau président – il a pris cette année une ampleur inédite. En cause tout d’abord, le fait que les démocrates n’ont pas de majorité au Sénat. L’opposition républicaine y dispose de 50% des sièges, outre l’appui du sénateur démocrate conservateur de Virginie occidentale (un État du charbon !), Joe Manchin, en quasi dissidence, et de la sénatrice de l’Arizona, Kyrsten Sinema ; si la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris a été très utile durant l’année pour faire valider nombre de nominations, elle s’avère dans ces conditions de moins en moins opérante. S’y ajoute cette pratique de l’obstruction, le filibuster, qui permet à certains sénateurs d’entraver l’adoption de projets gouvernementaux et des nominations de hauts fonctionnaires par des débats ou des exigences dilatoires. Le sénateur républicain du Texas, Ted Cruz qui se voit en futur candidat à la présidence pour 2024, est à l’heure actuelle le fer de lance de cette obstruction aux nominations, avec l’appui du sénateur du Missouri, Josh Hawley, prenant prétexte de leur opposition à la levée des sanctions sur le gazoduc euro-sibérien Nord Stream II et aux conditions du récent retrait américain d’Afghanistan pour demander entre autres la démission d’Antony Blinken.

Enfin, il faut souligner que le parti Républicain est demeuré sous forte influence trumpiste, rendant plus difficile encore la recherche du consensus au sein de la chambre haute. Dans le climat de tension politique que connaît le pays, certains observateurs en viennent à se demander si démocrates et républicains ne sont pas devenus des ennemis plutôt que des adverses politiques.

Le moins que l’on puisse dire est que ce n’est pas un contexte politique très confortable quand on est un ambassadeur pressenti, que l’on doit se soumettre à une audition devant la commission des affaires étrangères du Sénat et d’attendre éventuellement plusieurs mois un vote de confirmation et la prise de fonction[1].

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[1] Plusieurs articles de presse en langue française se sont fait l’écho de ces problèmes au cours des dernières semaines. Voir notamment L’Orient, Le Jour, « Blinken hausse le ton face au blocage politique des nominations d’ambassadeurs américains »,14 décembre 2021 ; François d’Alançon, « Les États-Unis, une superpuissance sans ambassadeurs », La Croix, 13 octobre 2021 ; Gilles Paris, « Joe Biden n’est pas le Joe le plus puissant », Le Monde, 23 décembre 2021, p. 29 ; Le Figaro.fr rend compte régulièrement des nominations d’ambassadeurs dans le monde.

 

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