Sur la crise des sous-marins

Le temps me semble venu d’en parler, avec le délai de latence nécessaire qui permet de chasser les réactions épidermiques qui doivent n’y avoir aucune part. Le temps du commentateur bien sûr, bien différent de celui du politique ou des médias, plus confortable aussi, qui lui permet d’attendre que quelques rais de lumière viennent se poser sur les zones d’ombre, même s’il en reste.

Aujourd’hui, deux semaines après qu’ont été révélées la rupture du contrat dit « du siècle » de vente par la France de douze sous-marins de type Barracuda à l’Australie et la constitution d’une nouvelle alliance pour la zone Pacifique, l’AUKUS (Australia, United Kingdom, United States), je m’en tiendrai à six remarques.

  1. Sur la duplicité de nos trois alliés

Malheureusement, il n’y a plus aucun doute là-dessus. Elle est là. Bien réelle. Les déclarations d’amour et d’intérêt dont la France a été l’objet dans les jours qui ont suivi n’en sont qu’un témoignage supplémentaire, d’autant plus affligeant.

On peut tout à fait reconnaître à l’Australie le droit de changer d’avis et de considérer en 2021 que les éléments du contrat négocié avec la France en 2014 n’étaient plus en phase avec son intérêt stratégique compte-tenu de l’évolution des relations internationales et des tensions persistantes qui sont apparues dans les relations bilatérales avec le Chine. Un contrat peut toujours être renégocié, voire annulé.

Là où le bât blesse, c’est dans la méthode, absolument abjecte de duplicité, de mensonge, spécialement de la part de l’Australie qui a dupé y compris ses propres nationaux qui travaillaient à la réalisation du contrat et auxquels leur pays a fait croire jusqu’au bout, pour ne pas éveiller l’attention sur ce qui se tramait, que tout se déroulait normalement.

  1. Sur la prétendue défiance que devraient désormais nous inspirer les États-Unis

C’est l’un des points, dans les réactions du gouvernement français, qui m’étonne le plus dans cette affaire. Comme si nous découvrions ce que sont les États-Unis. La France a eu tant d’occasions de constater, même dans un passé récent, toujours à ses dépens, que quand ils estiment de leur intérêt national et stratégique de s’emparer d’un contrat ou d’un appel d’offres, les Américains sont sans pitié, sans scrupules, brutaux et… souriants. Cela n’est pas d’aujourd’hui. Espionnage industriel aidant, ils l’ont toujours fait. La Chine nous a pillés ? Les États-Unis bien plus encore ! Et cela aurait dû nous inciter à la prudence, à une activité soutenue de veille, de renseignement, dans une zone ultra stratégique pour eux et qu’ils sont en train, au moins depuis Barak Obama, de reconstituer en zone d’influence majeure.

Car, le premier pilier de la diplomatie australienne est la proximité d’intérêts avec les États-Unis. Pour un territoire immense avec un linéaire côtier aussi considérable, comme le passé l’a prouvé durant la Seconde Guerre mondiale (attaque aérienne japonaise sur Darwin le 19 février 1942 suivie par plusieurs autres, bataille de la Mer de Corail qui prend fin le 8 mai 1942 et sauve l’Australie de l’invasion japonaise), la défense du pays, fondée en outre sur le principe du combat au loin, ne peut pas faire l’impasse sur l’allié américain. En témoigne le fait qu’en 2011, lors de la visite du président Barak Obama, l’Australie a accepté l’installation de 240 Marines à Darwin.

Il y a toujours en fond d’écran australien le concept de bandwagoning qui pourrait se traduire en français par « suivisme ». Il a précisément été forgé en 1942 par Quincy Wright (A Study of War) et exprime l’impératif pour une puissance moyenne géographiquement isolée et peu peuplée comme l’Australie de rejoindre une grande puissance et de s’aligner stratégiquement sur elle.

  1. Naval Group et la France ont-ils une part à assumer à l’égard de l’Australie dans cette rupture

Une hypothèse qui n’est évidemment pas à exclure. Les ruptures, dans ces grandes affaires, ont souvent leurs causes des deux côtés. Nous ne pouvons pas nous fier en cela dans les déclarations des autorités australiennes pour lesquelles il est tellement tentant de dissimuler leur turpitude derrière de supposés manquement du cocontractant. C’est en fait un alignement stratégique global sur les États-Unis (militaire, technologique, stratégique) qu’opère l’Australie et un saut qualitatif d’une telle ampleur qu’il ne peut certainement pas s’expliquer par quelques difficultés dans l’exécution d’un contrat de cette ampleur, auxquelles on pourrait de plus normalement s’attendre. Il y faut de bien plus lourdes origines.

  1. Sur la dangerosité d’une alliance dont la Chine est « l’ennemi » désigné

Qui dit alliance, dit alliance militaire. Même si l’AUKUS ne se réduit pas à cela, elle en a tous les aspects sous le joli euphémisme de pacte de sécurité qui dissimule mal son caractère agressif. Un pacte qui désigne son ennemi : la Chine.

Qu’elle prenne garde l’île-continent (Plus de 7 millions de km2, soit quinze fois la France) et sa population clairsemée de 25 millions d’habitants : un tel engagement à la remorque des États-Unis peut la conduire dans un conflit dont elle ne maîtrisera aucun élément. Et elle aura d’autant plus pieds et mains liés avec le grand frère du Pacifique nord qu’elle ne produit pas elle-même le combustible nucléaire des futurs réacteurs de ses sous-marins.

Pour un wallaby, pas facile de dormir sous la même tente à côté d’un ours brun au sommeil agité.

  1. Sur le risque de prolifération nucléaire et la potentielle nucléarisation d’une zone pacifique jusqu’à présent exempte d’armes nucléaires

L’Australie est membre du traité de Rarotonga (Iles Cook) signé 6 août 1985 par tous les États du Pacifique-Sud (20% de la surface du Globe), dont elle a elle-même pris l’initiative et qui institue la région comme étant exempte d’armes nucléaires. Certes, il n’interdit pas le transit, donc la navigation de navires à propulsion nucléaire, mais le danger pour la crédibilité de ce traité est ailleurs.

Le problème est en effet, selon certains experts, que l’uranium enrichi destiné à alimenter les réacteurs nucléaires de ses futurs sous-marins pourrait permettre à l’Australie de se doter clandestinement de l’arme nucléaire, fragilisant encore plus un autre traité, majeur : le traité de non-prolifération (TNP). Quand bien même ne le ferait-elle, on l’en soupçonnera.

  1. Et la Nouvelle-Calédonie ?

Si le énième référendum d’autodétermination qui doit s’y tenir le 12 décembre prochain (le troisième depuis novembre 2018, au demeurant prévu par les accords de Nouméa de 1998 à la demande des indépendantistes) délivre enfin un résultat positif en vue de l’indépendance, l’île va à n’en pas douter devenir un abcès de fixation des tensions américano-australo-chinoises. Cela va se jouer à quelques 3,4% des voix, avec cette fois une restriction pour les non-autochtones : attester d’une résidence continue dans l’archipel depuis 1994.

La Chine se prépare depuis des mois à cette indépendance et n’a cessé d’y œuvrer sur place, d’y mettre ses pions. Ce magnifique porte-avion terrestre au cœur du Pacifique-sud entre Australie et Nouvelle-Zélande éveillera aussi de plus fort les attentions de l’AUKUS. Que ferons-nous ? Envisagerons-nous de lui proposer un statut d’État libre associé que nous ne serions pas en mesure d’honorer réellement ; qui nous obligerait à y investir au risque que ce soit, au bout du compte, au profit d’autres puissances ?

 

Les commentaires sont fermés