Le Secret du roi

Ce que l’on a appelé le « Secret du roi », était une diplomatie parallèle développée sous Louis XV, à l’insu de ses représentants officiels résidant dans les pays concernés. On appelait les hommes discrets de ce réseau les Bons amis du roi.

Trois personnages composaient le noyau dur du Secret du roi sous Louis XV, auquel cette institution de diplomatie secrète française est associée: de Broglie, Tercier et Durand[1].

 Le Secret du roi et les Bons amis du roi

Le Secret du roi fonctionnait avec le système de courriers particuliers qu’étaient les Bons amis du roi, successeurs de ce que l’on avait appelé jadis les chevaucheurs du roi, courant à cheval ou en voiture, à travers le continent, porteurs des dépêches royales. En un sens, les fonctions de ces hommes de l’ombre n’étaient pas fondamentalement différentes de celles des courriers de cabinet qui convoyaient régulièrement les dépêches entre les ambassadeurs et le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères à Versailles. Ils étaient en quelque sorte des courriers de cabinets spéciaux, au service exclusif du roi et de sa diplomatie personnelle. Néanmoins, leurs fonctions pouvaient ne pas se limiter à un simple convoyage de dépêches écrites ou surtout orales – ce qui évitait le risque d’interception – vers un prestigieux destinataire. Ils avaient également parfois des fonctions de représentation du roi dont ils apparaissaient alors comme les agents diplomatiques ad hoc.

En fait, le roi ne se méfiait pas tant de ses ambassadeurs ou envoyés résidents que de sa cour et de ses ministres, friands de bavardages et d’indiscrétions. Il se méfiait aussi des espions qui pouvaient évoluer au sein de la Cour.

L’énigmatique Cabinet des dépêches

Pour pouvoir travailler avec sérénité et discrétion aux affaires extérieures du royaume et imposer sa marque en toute quiétude à certaines affaires délicates, Louis XV avait fait aménager au château de Versailles, en 1736 (le roi avait alors 26 ans), à proximité de ses appartements privés (les petits cabinets du roi[3]), une pièce secrète que l’on appela « le cabinet des dépêches » ou encore « l’arrière-cabinet » du roi. C’est cette pièce dotée d’une seule fenêtre donnant sur une petite cour intérieure, à laquelle on accédait par un corridor secret et à laquelle aucun ministre, ni la reine ni les favorites ne pouvaient avoir accès, qui fut le siège du Secret du roi[4]. De là, le roi dirigeait sa diplomatie secrète, à l’insu de tous, spécialement de son secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et de madame de Pompadour.

Le Cabinet des dépêches. Crédits:  www.chateauversailles.fr

Les chefs du Secret

Le premier personnage responsable du Secret du roi fut un roturier, Jean-Pierre Tercier (1704-1767). Diplomate de carrière, ancien secrétaire de l’ambassadeur de France en Pologne, il joua un rôle dans le rétablissement de Stanislas Ier Leszczynski (beau-père de Louis XV) sur le trône de Pologne, puis dans l’évasion de ce dernier à l’arrivée des troupes russes. Il dirigea le Secret du roi de 1738 à 1747. Ses successeurs furent de hauts dignitaires du royaume. Louis-François de Bourbon, Prince de Conti, cousin de Louis XV (1717-1776) exerça ces fonctions de 1747 à 1757, année où survint sa brouille avec le roi pour avoir été trop favorable aux parlementaires. Charles-François de Broglie (1719-1781), ancien ambassadeur du roi en Pologne, lui succéda de 1757 à 1773.

Les Bons amis du roi étaient recrutés par le Secret du roi en considération de leur loyalisme, de leur fidélité et de leur discrétion. François-Michel Durand, Le Bel, Guimard, Jannel en furent des exemples. Ces hommes appartenaient même parfois à la carrière diplomatique.

Le Chevalier d’Eon

Parmi ces hommes voués par essence à la discrétion, l’un d’eux est cependant devenu célèbre, demeurant à travers les siècles une des grandes figures énigmatiques de l’histoire de France : Charles de Beaumont, Chevalier d’Eon (1728-1810). Entré en 1755 au Secret du roi, il est envoyé cette même année en mission auprès de l’impératrice Elisabeth, porteur d’une missive personnelle de Louis XV à la Tzarine.

Il s’agissait, alors qu’éclatait la guerre de sept ans, de la convaincre de demeurer l’alliée de la France sans exiger de modification de l’alliance séculaire existant déjà entre la France et l’empire ottoman, ce qu’elle aurait souhaité. La mission fut une réussite et l’impératrice ratifiera l’année suivante, le Chevalier d’Eon étant revenu auprès d’elle, le premier traité de Versailles (1756) qui scellera l’alliance franco-russe. Le chevalier d’Eon jouera également un rôle majeur en qualité de ministre plénipotentiaire à Londres à partir de 1763 où il continuera d’entretenir pendant plus de dix ans (jusqu’en 1774), une correspondance secrète avec Louis XV. La tradition a retenu que le Chevalier d’Eon n’hésitait pas à se déguiser en femme. Il le faisait paraît-il pour gagner les faveurs d’un personnage. En fait il s’agissait surtout d’échapper plus aisément à la surveillance des polices et agents secrets étrangers.

Un rôle majeur dans l’affaire de Pologne

Sait-on quelles grandes affaires ont pu être dirigées et orientées de façon déterminante dans le cadre du Secret du roi ? On ne peut les mentionner toutes, mais au moins deux d’entre elles méritent d’être soulignées : l’affaire de Pologne et l’affaire de Russie.

Le Secret du roi est né de l’affaire de Pologne, lorsque le parti pro-français de ce pays souhaita offrir la couronne, élective par tradition, à un prince de France, en l’occurrence Louis-François de Bourbon, prince de Conti. Les patriotes polonais exigèrent que la préparation de cette accession soit menée dans le plus grand secret et qu’aucun ministre de Louis XV ni aucun membre de la cour n’en soit informé. Ce n’est d’ailleurs pas l’effet du hasard que deux des trois chefs du Secret du roi aient étés particulièrement liés à la Pologne.

Restauration et ouverture limitée au public

Comme d’autres pièces des appartements intimes de Louis XV situés à l’écart de ses appartements officiels où une stricte étiquette était pratiquée, le Cabinet des Dépêches est désormais ouvert, après une lourde restauration menée à partir de 1998, à des visites publiques mais obligatoirement accompagnées d’un guide. Il a été restauré grâce à un mécénat du groupe Chronopost et de la Société des amis du château de Versailles (1,3 millions d’euros).


[1] Voir Gilles Perrault, Le secret du roi, Paris, Fayard, 1993, T.1, p. 610.

[2] Voir Jean Baillou (sous la direction de), Les affaires étrangères et le corps diplomatique français, Paris, éd. du CNRS, 1984, T. I, pp. 237 à 241. Pour une étude complète du Secret du roi, voir Gilles Perrault, Le Secret du roi, Paris, éd. Fayard, coll. Le livre de poche, (3 volumes), et plus spécialement le volume I, 1992, 640 p. et le volume 2, 1993, 545 p.

[3] Jean-François Solnon, Histoire de Versailles, Paris, Perrin, 2003, coll. « Tempus », pp. 246 et suiv.

[4] Pour une vision illustrée et commentée de ce dispositif à Versailles, voir le très beau livre de Gilles Perrault, Le cabinet des dépêches, Paris, 1998, éd. Mille et une nuits, 128 p.

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